Si l’on se penche sur ce qu’en ont dit nos illustres ancêtres, voici ce que l'on trouve dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, à l’article 4:

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces mêmes droits. »

Qui est donc cet autrui ? Qui sont donc ces autres Membres de la Société ?

On peut raisonnablement envisager que l’assurance de la jouissance des droits naturels de chaque homme ne s’applique pas qu’au temps présent, mais également dans le futur de chaque homme. Par extension cette assurance de la jouissance des droits naturels doit également s’appliquer à tous les hommes qui ne sont pas encore nés.

« Autrui » et les « autre Membres de la Société » seraient donc tous les humains de la planète, vivants et à venir.

La liberté consisterait donc à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, c'est-à-dire tous les autres humains vivants sur la planète, ainsi que tous les humains qui naitront dans le futur.

Ce qui nous amène à la question posée par ce billet : Sommes-nous libres de prendre l’avion ?

En d’autres termes, prendre l’avion nuit-il ou ne nuit-il pas à tous les autres humains vivant sur la planète, ainsi que tous les humains qui naitront ?

Pour voler, un avion consomme de grandes quantités de kérosène, un carburant issu du pétrole, qui n’est pas renouvelable, et rejette de grandes quantités de CO2, gaz à effet de serre qui est le principal contributeur au réchauffement climatique en cours. (voir ici)

Ce réchauffement climatique provoqué par les activités humaines a toutes les chances d’avoir des conséquences absolument majeures et désastreuses pour l’ensemble de l’humanité (sécheresses, inondations, baisse des rendements agricoles, famines, déplacements de populations, dictatures, guerres, …), et va donc bien « nuire à autrui ».

La planète Terre est capable d’absorber environ 3 milliards de tonnes de carbone par an, et si nous considérons que nous sommes environ 6 milliards de terriens (nous sommes même plus près de 7 milliards…), cela donne à chaque terrien un droit à émettre de 500 kg de carbone par an, si bien sûr nous considérons que tous les hommes sont égaux en droits, ce qui est quand même une valeur assez importante dans toutes nos démocraties, et pas 1 kg de plus, puisqu’il contribuerait à réchauffer le climat, et donc nuirait à autrui.

Lorsque l’on prend l’avion, combien émet-on donc de carbone ? (voir ci-dessous, source Jean-Marc Jancovici )

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Emissions de gaz à effet de serre par passager et par classe (en kg équivalent carbone) pour quelques destinations. Les chiffres s'entendent pour un aller-retour, et tous gaz à effet de serre confondus.


La barre rouge dans le graphique ci-dessus représente ce chiffre de 500 kg de carbone qui est le maximum des émissions annuelles de CO2 par personne qui permet de ne pas augmenter la concentration de CO2 dans l’atmosphère.

Il est assez clair que n’importe quel vol aller-retour suffisamment lointain, par exemple n’importe quel vol transatlantique, suffit à largement dépasser cette valeur de 500 kg de carbone qui est ce que la planète peut absorber par personne sur une année.

Prendre un long vol aller-retour suffit donc à largement dépasser son « droit à émettre », et peut donc être considéré comme un outrepassement de sa liberté, puisque le 1er kg de carbone émis en plus de son « droit à émettre » contribue à réchauffer le climat et donc nuit à autrui, en rappelant qu’autrui inclut les humains actuels dans le futur ainsi que les humains non encore nés.

Prendre un seul long vol aller-retour peut aussi s’assimiler à affirmer « je suis en faveur du réchauffement climatique » ce qui dépasse largement la définition de la liberté, et pourrait même s’assimiler à une « mise en danger de la vie d’autrui »...

Ce raisonnement s’applique en fait à tout mode de vie qui émet en moyenne sur une année plus de 500 kg de carbone par an, ce qui est le cas de la quasi-totalité des gens chez nous autres occidentaux...

La question de la liberté se pose tout aussi bien quand nous épuisons des ressources naturelles (qu’elles soient renouvelables ou non), donc en en privant les générations futures. Ne nuisons nous pas à autrui lorsque nous empêchons les générations futures d’avoir du bois parce que nous avons tout coupé ? D’avoir du poisson parce que nous avons tout pêché ? D’avoir du pétrole, du gaz, du charbon parce que nous avons tout brûlé ?

En rejetant plus de gaz à effet de serre que ne peut absorber la planète, ce qui met en danger la survie même de l'humanité dans le futur, en épuisant des ressources qui ne seront jamais renouvelées, donc en en privant les générations futures, ne dépassons nous pas la propre définition que nous nous sommes donnée de "Liberté" ?

Un fondement même d’existence d’une civilisation étant d’être capable de se donner des limites, ces limites étant définies par la Loi, et étant nous-mêmes incapables aujourd’hui de se donner des limites, notamment sur les questions d’épuisement des ressources et de dérèglement du climat, méritons nous toujours d’être qualifiés de civilisés ?